Catherine Izzo - Photographe

 

Erri De Luca

"A Catherine Izzo.

A une époque de ma vie, je me suis trouvé dans une communauté d'ouvriers sans salaire, loin de mon pays. L'entreprise de construction nous avait payés avec deux mois de retard, puis nous avait donné des chèques en bois. Quarante ouvriers désorientés et floués s'installèrent dans les bureaux de la firme pour des jours et des nuits.

Nous restâmes plusieurs semaines là-dedans, nous dormions à même le sol, nous mangions au mess syndical, un repas par jour. Nous étions Turcs, Arméniens, Algériens, Portugais, de Yougoslavie et du Mali, même un Italien, moi, dernier et impair d'un peuple qui n'émigrait plus. Le pays était la France, mais aucun Français n'était parmi nous.

Voilà, Catherine, ce que me rappellent tes cartes postales d'un lieu de marins perdus. Leur plage racontée par Jean-Claude dura bien plus que la nôtre, nous avons seulement en commun la mesure d'un tort subi, l'expérience d'une humiliation. Nous étions quarante entassés sur un radeau, notre travail avait coulé à pic. Des hommes bons à tout, exacts au travail, corrects entre eux et dans leurs rapports avec le monde, bons chanteurs de mélancolies, forcés de se clouer entre quatre murs pour réclamer une paie déjà largement gagnée.

Dehors il faisait froid, Noël tout proche, pas un sou pour un verre, nous nous réchauffions avec notre haleine dans les bureaux, dans nos manteaux. L'entreprise avait eu soin de couper le courant et le chauffage. Nos visages, Catherine, nos visages étaient effroyables. Se réveiller le matin et rencontrer des traits éteints, des sourires forcés, des voix sourdes qui émergeaient d'un puits à sec, se réveiller là-dedans, les os meurtris, les visages mal rasés car tous ne savaient pas se faire la barbe avec la lame d'un couteau : heureusement qu'aucune femme n'était là pour nous voir.

Tes cartes postales, Catherine, laisse-moi les appeler ainsi : je voudrais les imprimer et les envoyer à mes amis, leur raconter avec tes pellicules les dortoirs, les décharges où les hommes finissent parfois. Amitiés d'Ahmed, de Yunus, d'Erri, amitiés à tous de la part de celui qui ne peut pas se montrer, ni faire savoir comment et où il vit.

Si j'avais eu alors tes photographies, prises du tournage d'un film qui les prenait de l'histoire d'un livre, malgré tous les passages des mises en scène, des inventions, j'aurais dit à mes camarades : nous voici, c'est nous, nos chemises et nos pantalons suspendus à un fil tendu dans le couloir, nos souliers laissés dehors sur l'appui de la fenêtre, les visages dans nos mains, les sorties pour colporter notre affaire à la ronde, les tours de surveillance, l'instinct naturel à l'égalité, à la subdivision en parties égales.

Jean-Claude connaissait ça mieux que moi, car un écrivain observe les pièges des hommes de l'extérieur, qui est le bon point de vue, et puis il connaît les hommes de l'intérieur, qui est le point de vue inconfortable. Jean-Claude connaissait les impasses et l'obstination à ne pas revenir en arrière, à y rester jusqu'au creusement d'une issue. Nous, à l'intérieur du piège, nous savions seulement qu'il fallait tenir à outrance, nous jurer à chaque réveil de ne pas nous enfuir d'ici, de notre odeur.

Tes photographies ne sont pas des cartes postales, ce sont des caresses sur la rouille des hommes, des pensées affectueuses pour leur triste sort. Elles passent sur les pauvres choses d'une résistance avec la compassion d'une fille-maman-grand-mère, pas celle d'une épouse, les épouses ne pardonnent pas aux hommes la misère. Tes photographies veillent sur le sommeil des perdus, qu'ils soient marins ou bien ouvriers, réfugiés ou prisonniers. Ceux qui ont été à une de ces stations les saluent à travers ton regard. Ceux qui n'y ont pas été, se voient doucement prévenus.

Malgré notre haleine d'ail et d'alcool, malgré notre écroulement à la fin de la journée, les femmes continuent à aimer les hommes. Toi, tu as de l'affection pour ceux qui sont attachés aux cordes d'ancrage, arrêtés sur la terre ferme après les années saumâtres de travail et de sommeil bercé par les flots. Toi, tu aimes leur clôture, leur entretien désespéré d'un bout de ferraille qui ne naviguera plus.

Voilà Catherine, cette pensée, que hors du sac où nous avons échoué, il y a quelqu'un qui nous aime bien, cette pensée impensable dans ces moments-là, avec le recul du temps, de colères, de beuveries, de crachats à contrevent, nous indemnise. Elles peuvent faire ça les histoires, les images ? Elles le peuvent. Au fond, elles servent à ça, à redonner un peu de valeur à la vie des vaincus. Ce que l'histoire majuscule ne fait jamais, les livres le font, Jean-Claude l'a fait et toi, en suivant la trace de ses pas."

Traduit de l'italien par Danièle Valin

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